Raphaël Imbert

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Duke, les Beatles, les escrocs et la politique !



le 2 mai 2014 
Point de vue
 
Politique
 
Duke Ellington
 



À propos d’un article dans Books


Je conseille vivement la lecture d’un article de la revue Books (par ailleurs excellente revue de traduction d’articles du monde entier sur les livres) de ce mois-ci (mai 2014). Je ne la conseille pas pour ce qu’elle a d’agréable mais pour ce qu’elle a d’édifiante. Les amateurs nombreux du grand Duke, dont je suis et même plus, ainsi que ceux des Beatles (idem) doivent lire le texte d’Adam Gopnik, chroniqueur au New Yorker, à propos d’une biographie du Duke par Terry Teachout. Ceci étant, les amateurs cardiaques ou sensibles devraient s’abstenir, en fait.

Jugez plutôt :

« Cet imprésario pour orchestre de dancing et pianiste tout juste passable (oui , il parle du Duke, exit « Dancers with Love », « Money Jungle » et les « Piano Reflections ») (…) n’a guère produit à son apogée que de brefs disques à la sonorité métalliques » (ben oui, les 78 tours…. Koko doit en faire parti peut être)

« Ses premiers tubes semblent aujourd’hui datés et chichiteux » c’est exactement ce que je me suis dis en écoutant pour la première fois Black and Tan Fantasy !

« Le premier Ellington oscille maladroitement entre grognement et bégaiement ‘primitiviste’ et effets impressionnistes mollassons, comme dans ‘Creole Love Call ‘ ». Ouf, heureusement qu’il donne un exemple, sinon je ne voyais pas !

Non, ce n’est pas l’article daté d’un disciple d’Adorno d’avant guerre ! Cela a bien été écrit en 2014, par un journaliste « sérieux » du New Yorker défendant les thèses d’un auteur qui, enfin, dévoile la vérité sur l’horrible Duke. Car, au delà des contre-vérités susnommées qui feront rires tous les musiciens, il y a un projet, une révélation au delà de ces affirmations pompeuses mais involontairement hilarantes. Duke est un escroc, un voleur, un homme de petite vertu, et c’est en cela que réside son génie !

Désolé, je suis obligé de recommencer à citer, dans le texte :

« Ellington était un homme élégant mais pas très gentil, constate Teachout. Et il exploitait ces musiciens qu’il avait réunis autour de lui. Il les utilisait souvent (tout comme ses femmes, d’ailleurs) avec une froideur calculatrice, et sa vie, sous ses dehors romantiques, ne fut en réalité qu’un cortège de crapuleries chatoyantes. » Ah oui, c’est vrai, il les exploitait tellement qu’il n’avait de cesse d’écrire des chef-d’œuvre à leur gloire (« Concerto for Cootie »). Mais les a-t-il réellement écrit, après tout ?

Oui, parce que, passé l’ahurissement et la nausée que de telles lignes peuvent inspirer chez n’importe quelle personne un tant soit peu informée, on continue, et on commence à comprendre :

« Teachout révèle qu’Ellington était rarement l’unique compositeur de la musique aujourd’hui associé à son nom. Presque tous ses succès furent le fruit de collaborations avec des membres de l’orchestre à qui le mérite – et les royalties – n’était toujours pas attribué lorsque les morceaux étaient enregistrés et sortaient’. Les fans savent depuis longtemps que la paternité d’une bonne partie des airs les plus célèbres d’ ‘Ellington’ revient en réalité à l’arrangeur Billy Strayhorn, notamment ‘Take The A Train’ et ‘Chelsea Bridge’ et que le trombone à pistons Juan Tizol a écrit l’essentiel de ‘Caravan’. »

Quelle révélation ! Dire qu’il aura fallu attendre 2014 pour attendre la vérité de la part d’un véritable chercheur qui a affronté les dangers et les mensonges pour… enfoncer allègrement les portes ouvertes ! Tout le monde sait, pas seulement les fans, que ces compositions ne sont pas de Duke, puisque légalement déposées sous le nom des auteurs et co-compositeurs (dont Duke fait souvent parti d’ailleurs, mais aussi l’impresario et éditeur de l’époque Irving Mills. Comme quoi Duke n’est pas le seul exploiteur, et l’auteur de l’article, prouvant son ignorance crasse d’un sujet qu’il ne devrait même pas aborder, n’en parle pas. D’autant que même Mills était réputé pour son honnêteté et ses contrats favorables aux musiciens). Toutes ses compositions sont déposées à l’ASCAP sous les noms des compositeurs qui touchent donc bien des royalties selon les termes de leur contrat !

On continue ? :

« Hodges faisait mine de compter son argent quand Ellington jouait un pot-pourri de ses airs ». Et alors ? On oublie l’oraison funèbre de Duke lors de l’enterrement de Johnny Hodges ?

« Imaginons que Billy Strayhorn ait été émancipé plutôt qu’ ‘adopté’ et infantilisé ? (…) Il est pénible de lire à quel point Strayhorn était désespéré par la manière dont le Duke s’était attribué la paternité de sa musique ; mais il est vrai aussi qu’Ellington avait suffisamment de génie pour ne pas avoir à pleurer ».

Alors, là, la nausée devient colère ! Le mensonge flagrant ! Le dégout est à son comble. Les deux hommes se détestaient tellement que certains auteurs, pas très loin de l’esprit tordu de Teachout, ont tenté d’établir qu’ils étaient amants ! Duke méprisait tellement Strayhorn qu’il lui consacra un album hommage sublime « And His Mother Called Him Bill » dans lequel il est impossible de ne pas entendre ses larmes ! Rappelons si besoin qu’aucunes compositions de Strayhorn n’ont été volées par Ellington, qu’elles ont toujours été justement attribuées à leur auteur légitime, et que Ellington ratait rarement une occasion de le citer sur scène et de lui rendre hommage. Il n’est pas rare dans le jazz que l’on s’approprie le travail des autres, mais là, non ! De plus, on sait que la personnalité timide de Strayhorn n’aurait pas été révélée sans Duke. Strayhorn est un génie reconnu de l’histoire de la musique grâce à Duke, pas en dépit de lui et d’une prétendue et imaginaire malversation !

Je passe sur la tentative oiseuse de Gopnik pour comparer les Beatles à Ellington, et leur trouver des similitudes risibles. Je suis amateur autant des uns que de l’autre, mais là, on a la preuve flagrante de l’ignorance musicale de l’auteur, et de sa maladive tendance à vouloir faire subir les mêmes outrages au groupe de Liverpool. Une autre réaction devrait être consacré à cet aspect de l’article. Mais la conclusion est la même, et révèle le fastidieux et ridicule projet de Gopnik et par extension de Teachout : Ellington et les Beatles sont géniaux dans leur talent à voler, emprunter, subtiliser. Le génie s’affiche parfois dans la malhonnêteté et le sens de l’emprunt, pas dans la créativité, l’art pour l’art, le sens de la composition de ces musiciens qui ne seraient que des imprésarios ou des bellâtres à minettes sans leur sens de l’observation et du plagiat.

On pourrait s’arrêter là. Si l’auteur avait vraiment envie de trouver un trickster génial, pourquoi ne pas parler de Miles ? Mais il faut faire subir des distorsions hallucinantes à l’histoire pour envisager la carrière du Duke sous cet angle ! Laissons Gopnik et Teachout à leurs hallucinations, l’histoire se vengera en les plongeant dans un oubli qu’ils n’auraient jamais dû quitter. Peut être même aurait-il fallu ne pas en parler.

Mais, pourtant, il est selon moi intéressant, pour tout dire vital, de s’intéresser à ce texte pour ce qu’il révèle de notre époque. Il met en valeur deux tendances problématiques qu’il s’agit de connaître pour mieux la circonscrire, s’il est encore temps ! Car force est de constater que le combat semble désormais perdu d’avance…

Première tendance, c’est celle maintenant bien connu, et pour le moment plus américaine que latine, du « debunking ». Apparu dans les années soixante-dix dans le but louable de mettre à mal les mythes, l’irrationalisme et les fantasmes de la culture américaine, le debunking a rapidement été reconnu comme une méthode efficace pour une ribambelle de médiocres écrivaillons et universitaires pour sortir du lot et se faire à peu de frais une publicité sur le dos d’un personnage si possible le plus apprécié (Duke est en l’occurrence un excellent client !). Il suffisait alors, avec l’aplomb d’un ton docte et d’un principe d’autorité qui ne supportait pas la critique, de démolir une figure importante ou un Mythe de l’histoire avec des arguments solides dans leur présentation à défaut d’être recevables. Étonnamment, le debunking qui était au départ un projet d’éducation et de rationalisation des mythes et légendes devint un excellent outil au service des nouveaux sophistes. Désormais c’est la revanche des parleurs et des matadors de l’autorité intellectuelle, des démystificateurs pompiers dont Teachout et Gopnik sont de parfaits exemples.
 [1]

Mais bien plus insidieuse est la deuxième tendance. Écoutons Gopnik :
« L’auteur (Teachout) se situe plutôt à droite de l’échiquier politique (c’est passionnant !), territoire assez peu fréquenté par les amateurs de riff (rires : on ferra passer à Gopnik un stage sur Pannassié !) la meilleure critique de jazz a toujours en partie émané de sphères fort peu progressistes (sic), témoin l’apolitique Whitney Balliet ou le conservateur Philip Larkin (continuons de rire !). Les bonnes âmes sont les ennemies de la critique, et le conservateur à l’avantage de se tenir loin des passions idéologiques qui plombent parfois le jazz : tout n’a pas besoin d’être vu comme une allégorie de la persécution et du salut – il n’y a que les musiciens bons et moins bons, et la musique. ».

Damned, on y est ! En fait le jazz, Duke Ellington et les Beatles sont le cadet des soucis des auteurs. Le but véritable est de démontrer que le conservateur est objectif par essence, (ben voyons) et qu’il est temps d’effacer les traces putrides de 68, de la contre-culture et du progressisme. La grande contre-révolution est en marche, avec sa remarquable amnésie pour la mémoire des opprimés, son attachement à un retour à l’ordre ancien, et son cortège de serviteurs zélés à l’essentialisme réactionnaire étriqué. Tout est bon pour dénoncer l’affreuse idéologie progressiste à abattre, celle qui, c’est bien connu, à produit les dangers pour la civilisation que sont l’antiracisme, le droit à l’avortement, le droit des femmes, des minorités, la conscience écologique, la sécurité sociale, et les droits des travailleurs, quelle horreur ! Tout est bon, même le jazz et le Duke ! Vite, retrouvons les vraies valeurs de notre civilisation qui, elles, n’ont tuées personnes, comme le nationalisme, la xénophobie, la religion et la domination de classe ! Que ce texte provienne d’un journaliste d’une revue « progressiste » ne doit pas nous étonner, mais nous affliger. Il illustre ce renoncement contemporain caractéristique des progressistes face aux nouvelles idoles de la réaction et du conservatisme, de peur de paraître « vieux-jeu » et intellectuellement à la traine. Car il est désormais « hip » et à la mode de se poser des questions sur l’antiracisme, sur la légitimité de la mémoire de l’esclavage, sur l’horreur de la repentance, sur l’importance de témoigner d’une certaine nostalgie pour les colonies, de défendre la sainte liberté d’expression et la liberté de parler comme un poivrot de café du commerce, et, sortez les clairons, de lutter contre le POLITIQUEMENT CORRECT ! Tous ceux qui pensent autre chose sont au mieux des gauchistes vieillissant, au pire des terroristes de la pensée ! Fermez le ban, merci ! Donc, Duke Ellington est un sale type, c’est vrai, parce que j’ai le droit de le dire, et que, comme je suis conservateur, je suis objectif dans ma démonstration.

Ne laissons pas ces sinistres vipères malmener contre toute vérité le grand Duke, et les Beatles, qui, comme tout être humain, avaient sans doute des défauts. Disons juste les choses clairement : qui, de Duke ou de ces insignifiants scribouillards, est le véritable escroc ? La réponse est claire, en d’autres temps, elle n’aurait même pas été posée. Mais elle a le mérite peut être d’enlever un peu de cette aura hallucinante que ces réactionnaires infligent contre toute réalité intellectuelle à notre époque meurtrie.


Notes

[1Je veux bien laisser le bénéfice du doute à Teachout, dans la mesure où je n’ai pas encore lu son livre, ce que je vais faire prestement pour vérifier ou pas mes impressions liées au texte de Gopnik, qui à lui seul est un festival d’âneries

1 Message

  • Duke, les Beatles, les escrocs et la politique ! 8 mars 23:23, par Philippe Magnin

    Bien envoyé !
    Dans d’autres domaines de l’histoire, cela s’appelle le révisionnisme et c’est tout simplement à vomir. merci pour cette critique du critique d’un livre critique !
    Et au passage merci pour ta musique !

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Musicien autodidacte né en 1974, Raphaël Imbert poursuit un chemin atypique (...)

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