Raphaël Imbert

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Musical journey in USA # 13-14



le 22 juin 2010 
 USA 
 



Day # 13-14 “Georgia on my mind”

 

Day # 13-14 “Georgia on my mind”

Qui a dit que les paysages américains étaient monotones ? Enfin, en tout cas, ils ne le sont pas lorsque vous faîtes plus de 1600 miles en deux semaines. Je suis passé ainsi des marais louisianais, bayous du Mississippi, jungles tropicales de l’Alabama, champs et forêts de la Géorgie, lacs de Caroline du Sud, montagnes verdoyantes de Caroline du Nord, pour revenir d’une traite vers les plaines marécageuses du pays Cajun, à Eunice. Il faut du temps, c’est vrai, mais ainsi vous pouvez prendre la mesure du pays, c’est un bon moyen. C’est long, ce n’est pas de tout repos (cf le précédant “Day”) mais c’est ainsi que vous pourrez imaginer comment le pays évolue selon ses paysages, son histoire, sa culture. Une seule chose ne change pas : les carrefours et les villes, invariablement constitués de restaurants drive-in, de banques drive-in, de stations essences, de motels, d’églises drive-in, essentiellement baptistes, nous sommes dans la “Bible Belt”’. D’immenses superficies commercialo-religieuses totalement consacrées au règne de la voiture. Obama vient de signifier depuis la maison blanche, après le BP oil spill, que l’Amérique devait se défaire de sa dépendance aux énergies fossiles, et ça fait scandale ici. Enfin, tout cela vous fera comprendre, j’espère, pourquoi je n’ai pas donné de mes nouvelles depuis quelques jours. Beaucoup de routes, beaucoup de rencontres, peu de temps pour écrire, et je vous demande de bien vouloir m’en excuser. Je vais essayer de me rattraper, et vous compter mes aventures depuis que j’ai quitté Asheville. Il faut dire, comme c’est très souvent le cas ici, vous l’aurez compris, qu’un simple rendez-vous d’une heure avec quelqu’un pour une interview peut finalement déboucher sur deux jours plein de musique ! Je ne saurais pas trouver de meilleures illustrations de la générosité et de l’hospitalité du Sud que l’accueil que m’a fait Art Rosenbaum, à Athens, Géorgie, charmante ville universitaire. Art est un peintre reconnu, professeur à la retraite de l’université au département des arts, et il est surtout un musicien confirmé qui a recueilli durant cinquante années des heures et des heures (il ne sait plus combien) de musiques traditionnelles, blues, old time, bluegrass, gospel, et surtout ring shouters des côtes géorgiennes, l’un des derniers exemples encore disponibles de call & respons traditionnels, sortes de worksongs directement liés à l’histoire de la musique afro-américaine la plus ancienne. Une sorte d’Alan Lomax des temps modernes en quelque sorte, une mémoire et un militant que j’avais hâte de rencontrer.

J’arrive dans un quartier généreusement ombragé et forestier, je sonne à la porte, une personne me dit qu’Art se trouve dans son atelier en face, et à peine franchi la porte, je me retrouve dans une ambiance familière, faîte d’odeur d’huile, de térébenthine, de bois, qui me rappelle celle de l’atelier de mes grands-parents, peintres également. Art est là, en tenue de travail, tenue qu’il ne quittera pas de la journée, et me reçoit amicalement. Il veut me montrer quelque chose, une hallucinante collection de banjos, plus d’une quarantaine sans doute, dont une bonne dizaine sont au murs, à côté d’instruments africains qui font la jonction avec l’histoire de cet instrument qui illustre parfaitement l’interpénétration des cultures de la musique américaine. Il y en a un qui date du tout début vingtième siècle, avec derrière, sur la peau de résonance, la liste des morceaux que jouait le groupe. “C’est très intéressant, car on voit le répertoire que jouait les musiciens de l’époque, des ragtimes, des ballades, des waltzs, du répertoire européen et américains, et surtout des chansons de marins” me dit Art. Pour lui, ces chansons de marins sont très significatives, et représentent une grande part de son travail de prospection. Selon lui, c’est aussi un endroit, le port et les grandes villes portuaires tels Charleston, Savannah, New Orleans, où l’interconnexion culturelle s’opérait sur les docks, entre marins irlandais, écossais et travailleurs, esclaves africains ou dockers noirs libres, entre ballades de l’ancien continent et ressources africaines des travailleurs du nouveau monde. C’est pourquoi aussi il s’est intéressé aux ring shouters de la côte, dont plus qu’une seule communauté aux USA, les Mcintosh County Shouters, continue de perpétuer en Géorgie la tradition. Très rapidement, je sors l’enregistreur, car Art est intarissable, l’interview commence sans formalité, avec quelques belles phrases en français, Art ayant fait un séjour à Paris dans les années soixante. Pense-t’il avoir en quelque sorte sauvé une ou des cultures ? “Certainement” répond-il après quelques réflexions, l’homme est modeste “Vous savez, dans les années vingts, le succès des “race record” d’un côté et des succès populaires de Broadway de l’autre, ont en quelque sorte fixé la norme de ce qui allait devenir LE blues, LA country, LE jazz. Par exemple le blues, les enregistrements à succès de Bessie Smith ou Leroy Carr ont déterminé le mythe des origines mississippiennes du blues dans le commerce et donc dans les mentalités, oubliant totalement le rôle des montagnes de Caroline et de Géorgie et de la côté Atlantique dans l’émergence d’une culture de partage. C’est pareil du côté de la musique country des montagnes, le succès du Western Swing ayant quelque peu occulté ce qu’on appelle aujourd’hui le Old Time Music” Je lui raconte ma rencontre avec Ron Hunter, bel exemple de bluesman influencé par le jeu pickin’ de la montagne, et que les enregistrements de Lomax et de lui-même ont contribué à sortir de l’oubli. Art a même été l’un des premiers à enregistrer Precious Bryant, l’une des grandes représentantes de ce style, dont Ron Hunter m’avait beaucoup parlé, avant que Tim Duffy la mette dans son catalogue. On parle aussi du rôle de la transmission orale, avec encore la place que prend le commerce, le disque, la radio dans ce schéma :

“Beaucoup des musiciens que j’ai rencontré et enregistré n’avaient pas de radio chez eux, en tout cas à l’époque où ils ont appris la musique, ce qu’ils ont fait par la famille et la communauté. Prenez l’exemple de Mary Lomax (aucun rapport avec le folkloriste), charmante veille dame de 80 ans maintenant, qui peut chanter des centaines de veilles chansons anglaises, certaines durant 10 minutes, que son père chantait le soir après le travail, en famille. Le cercle familial est très important, et ni son père, ni elle jusqu’à il y a quelques années quand je lui ai demandé de chanter pour un concert quelques unes de ses chansons, n’ont jamais chanté en public, hors de ce cercle. Certaines de ces chansons nous seraient totalement inconnues, disparues dans les affres de l’histoire, si Mary ne les avait pas mémorisé de cette manière”.

C’est justement cette différence entre musique commerciale et musique populaire au sens de la communauté, qui permet de comprendre l’essence de cette culture oral et d’approcher les musiciens et de les enregistrer “A une rare exception, tous les musiciens que j’ai rencontré étaient ravis de pouvoir transmettre et partager leur connaissance par le biais de mon travail, étant clair au sujet de l’aspect non-commercial de la chose”. Art est très clair également au sujet de l’influence africaine-américaine sur les musiques populaires américaines : “On connait tous l’influence majeur de Bill Monroe, qui était un guitariste noir légendaire de sa région”. Le travail d’Art consiste d’ailleurs aussi a montrer les connexions interraciales, à une époque où, rappelons-le, ce n’était pas “à la mode”, et souvent, il a connu tel ou tel musicien par le biais d’un autre musicien qui en parlait en terme élogieux, sans pour autant faire partie de la même communauté. Mais rapidement Art se lève et prend le téléphone “Il faut que je vous présente Earl Murphy, c’est un vieil homme maintenant, mais il joue le fiddle comme personne et adore improviser, au grand désespoir de son papa quand il était jeune, Earl ayant rapporté son premier prix en fiddle a huit ans”. Il tombe sur sa messagerie, laisse un message, et m’invite à aller manger un morceau, avec sa femme, Margot, qui est l’auteur des magnifiques photos de musiciens qui illustrent les volumes de recueils d’Art. Au retour, Earl a laissé un message, souhaite nous voir, et nous voilà parti chez Earl. Je ne sais pas trop à quoi m’attendre, n’ayant pas eu le temps de me documenter sur le personnage. Au passage, on prend une guitariste qui me dit “Earl te proposera un verre de whisky, sa boisson quotidienne, mais tu n’es pas obligé d’accepter”. J’espère bien, il est juste 14h... On arrive dans une belle villa des quartiers verdoyants d’Athens, un magnifique old man nous attend sur le perron, effectivement avec un verre de whisky à la main, et le violon qui attend pas loin, près d’une photo façon cow-boy des années quarante quand Earl s’essayait au western swing cow-boy. Au mur, plusieurs trophées du meilleur joueur de fiddle et une distinction de l’état de Georgie pour sa contribution à la vie et la préservation de la culture locale. Earl aura d’ailleurs une vie que je commence à connaître chez les musiciens américaines : débuts très prometteurs, carrière en dent de scie pour opter au final pour la voie de la survie familiale en choisissant un travail de gardien, et finalement retour en grâce par le biais de quelques passionnés de folk et de Old Time. Je comprends vite le “traquenard”, tout le monde sort les instruments et les enregistreurs, personne ne veut visiblement rater la rencontre entre un saxophoniste français, et un maître du fiddle old time. Enfin presque Old Time, car Earl ne cultive pas l’intégrisme musical, et il avoue son faible pour le swing, le western swing, le country, le bluegrass, etc... Earl a grandit dans le Missouri, autant dire le grand Nord pour les puristes du Old Time appalachien. Mais Earl semble s’en contrecarrer l’archet des subtilités stylistiques, personne ne lui dira quoi jouer, ça a commencé avec son père, très bon musicien à qui il doit de connaître un nombre incroyable de morceaux presque antebellum, mais très à cheval sur les principes stricts d’interprétation, alors que le fiston a très tôt manifesté un goût prononcé pour l’improvisation.
J’avoue malgré tout qu’il m’a fallu un certain temps pour intégrer le champs musical d’Earl et de ses compères, dont Art lui-même, qui touche sa bille au banjo et au fiddle, et Nancy Hartness, une très bonne guitariste spécialiste du “Old Time Music” (à ne pas confondre selon les puristes au Bluegrass, qui est au “Old Time” ce que le Bebop était au “vrai jazz” du temps de Panassié). Earl est un vrai fiddle player, c’est à dire qu’il joue tout le temps ! Pas évident au départ de trouver sa place, avec une petite crainte de “faire à côté”, le sax n’étant pas franchement un instrument courant dans ce genre de situation, et je ne peux m’empêcher d’éprouver une petite appréhension face à ce qui me semble être un peu du puritanisme musical. Mais en fait, Earl s’en fiche des styles, il me rappelle un peu Capt Luke pour la joie de jouer, de boire, et pour l’espièglerie de son regard et, je le découvrirai bien vite, de ses calembours grivois. Je suis jazzman : va pour “Sweet Georgia Brown”, façon Grappelli, je ne répéterai pas assez ma surprise face à l’énorme influence du hot club de Django sur tous les styles que j’ai rencontré ici. Les autres ne connaissent pas, on leur aurait proposer un Michael Jackson que ça leur aurait fait le même effet. Et, sans se laisser abattre, on commence un duo improbable violon-sax, et ça marche ! Art sort vite son enregistreur, il en redemande, et à partir de là, nous voilà parti tous ensemble pour 3 heure de musique non-stop, d’une énergie et d’un swing incroyable, la plupart des morceaux m’étant totalement inconnu, bien entendu ! Earl sourit, rit, recommence, joue comme un fou, jette un sort à plusieurs verres de whisky pendant la séance. Et il est très heureux d’apprendre que je reviens en octobre, avec d’autres sessions à la clé, il en redemande. On se quitte à regret, Earl me passe son disque, “Kitchen Session” ou il a enregistré plus de 40 morceaux en une demi-journée, dans sa cuisine, comme pour notre session, et sans partition également, cela va sans dire. Dans la voiture, j’apprend l’âge d’Earl : il va fêter ses 93 ans lundi prochain.....

On passe voir une exposition d’Art, avec notamment le fusain qui servira à l’édition française de son anthologie d’enregistrement “Black & White” qui paraitra en octobre chez Dixiefrog, le label français de Philippe Langlois, grâce à qui j’ai pu rencontrer Art et Tim Duffy. Dans la voiture, Art me propose : “Évidemment, tu restes à la maison ce soir ?”. Comme d’habitude dans le Sud, une interview qui devait durer une heure débouche sur deux jours de musique, de rencontre, d’amitié. Je ne regrette pas mon choix d’avoir opté plutôt pour la Géorgie qu’un long voyage vers Memphis et Nashville, où je n’y avais que des fantasmes. Je suis bon pour faire demain en une journée le voyage vers NOLA que je comptais faire en deux jours. Mais ce n’est pas grave, j’avoue que la soirée que j’ai passée avec Art et Margot a été parfaite, Art adore cuisiner, et on a écouté pas mal de belles musiques, en évoquant l’idée de rencontrer d’autres musiciens en octobre. Earl nous rappelle chez Art, il veut vraiment nous revoir et refaire de la musique quand je reviens. À l’annonce de mon départ vers la Nouvelle Orleans et le pays Cajun, Art se prend à rêver un peu, et se demande s’il ne viendrait pas avec moi. J’en serais ravi, cela me rendrait le voyage moins difficile. Mais à peine l’idée émise, Margot la trouve totalement farfelue, façon “caractère bien trempé”. “La prochaine fois...?!” se demande Art.

Je m’endors entouré de banjos en tout genre, à la fois entre la Géorgie qui sera la surprise de mon voyage, et le pays cajun que j’ai décidé un peu au dernier moment de découvrir, à la fois par attachement francophile, et aussi parce que finalement, la musique cajun et zydeco semble réserver des opportunités de rencontres que je soupçonnais pas au départ.
Ainsi sont faits les voyages réussis, surprenants et forcément hors des routes que l’on avait prévues à l’avance.



3 Messages

  • Musical journey in USA # 13-14 22 juin 2010 01:51, par Antony soler

    Bonjours Raphaël !
    je suis Antony Soler (le fils d’alain), on c’était rencontré il y a un moment pour un "petit" concert (où j’avais d’ailleur, pris une énorme claque en t’entendant jouer).

    Je viens de découvrir ce blog et je trouve vraiment passionnant cet article, de voir comment de la musique africaine nous somme arrivé à ce que nous jouons aujourd’hui...

    Enfin bref j’ai vraiment aimé lire ce texte en ce 21 juin jours de la "défaite" de la musique...

    Au plaisir de lire un nouvel article et de se rencontrer a nouveau au détour d’un concert...

    Musicalement... Antony SOLER

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  • Musical journey in USA # 13-14 22 juin 2010 11:51

    coucou
    un petit message de paris sous la plui.
    ton voyage a l’air vraiment passionant et je suis heureuse de te lire et d’ecouvre ta plume que je n’avais pas eu l’occasion de conbnaitre
    bravo.
    je te souhaite une bonne fin de parcourt aux usa.

    a trés bientot
    eglantine

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  • Musical journey in USA # 13-14 18 avril 2012 18:42, par reno

    Salut Raphael, je voulais t’indiquer les ressources en ligne d’Alan Lomax disponible à cette adresse http://www.culturalequity.org/

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