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Manifeste pour le projet



le 2 décembre 2009 
Raphaël Imbert
 
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Jazz
 



Tribune parue dans Jazzman n°102 mai 2004, en réponse à une autre tribune de Laurent Cugny.


Raphaël Imbert, saxophoniste, chef d’orchestre de la compagnie Nine Spirit et membre du collectif marseillais l’Enclencheur, réagit à l’article de Laurent Cugny sur la création. Et interpelle ainsi les lecteurs en détournant légèrement la question qui le concluait : Les musiciens sont-ils pleinement conscients de leurs responsabilités vis-à-vis du public et des diffuseurs ?


Manisfeste pour le projet

Au nom de quel principe d’exception les musiciens de jazz français auraient une autre attitude que les autres artistes hexagonaux ? ce qui paraît pour nous un excès de modestie révèle en fait une certaine condescendance vis-à-vis des autres acteurs du monde artistique. Là ou le compositeur se fait une joie de présenter son travail en première mondiale, le « DJ » de conceptualiser son esthétique, le chorégraphe de défendre face à un jury d’experts de collectivité locale son projet artistique, le musicien de jazz se contente volontiers de laisser le temps au temps, la musique à la musique, au risque de plaider non coupable un peu facilement lorsque le public ne vient pas, ou d’accuser le diffuseur de ne pas comprendre l’essence de la (de sa) musique. Faut-il s’offusquer d’ailleurs lorsqu’un programmateur demande à un musicien quel est le projet du groupe qu’il dirige ? ne s’agit-il pas, de manière plus ou moins consciente, de l’interrogation que n’importe quel spectateur se pose face à tout objet artistique ?

Affirmer que le système français d’aide à la création favorise ceux qui sont jugés plus créatifs et sans doute plus opportunistes que d’autres est un argument facile. Les opportunistes de tout poil se moquent pas mal de la nature du système qu’ils doivent utiliser, ils seront toujours efficaces pour parvenir à leurs fins, quel que soit l’environnement. Plus grave est la conséquence du mépris que le musicien de jazz français nourrit pour le système français, sous prétexte que le jazz n’a que faire de reconnaissance institutionnelle. La politique culturelle française, soutenue (pour combien de temps encore ?) par les pouvoirs publics, est l’héritière duTNP, de Vilar, de Malraux, amoureuse des mots et du verbe. Que l’on soit choqué par cela n’a en fait aucune importance. C’est comme cela et nous devons non seulement faire avec mais surtout répondre à cette demande pour pouvoir tout simplement accéder à l’économie culturelle. Or il faut bien constater que la place du jazz dans la politique culturelle aussi bien que dans les médias généralistes est ténue et se réduit comme peau de chagrin. Faut-il y voir vraiment l’illustration d’un mépris de la part de nos responsables politiques ? Ou plutôt d’un abandon récurrent et progressif de tout positionnement esthétique et politique un tant soit peu engagé de notre part dans le paysage culturel français. N’entendons-nous pas assez souvent les sarcasmes visant l’individualisme et le désengagement apparemment inhérent de notre milieu ? Or la clarté et la fermeté du propos se construit avant tout sur scène et dans l’acte de création. La dynamique esthétique et artistique contemporaine s’est échafaudée historiquement autour de l’idée de conceptualisation, en phase avec les idées brûlantes de l’actualité et les engagements politiques du moment. Le Jazz ne peut faire l’impasse sur ce mouvement sans risquer de se retrouver à la traîne de l’évolution artistique. Il faut ensemble défendre notre art, notre savoir-faire, notre intelligence, réhabiliter la force de notre parole et de notre réflexion, soutenir toutes sortes de projets qui donnent du sens à notre démarche et rendent lisible notre pouvoir de faire rêver. Croire que le Jazz est au-delà des problèmes de créativité et d’identité institutionnelle que rencontrent les autres disciplines sous prétexte qu’elle est de « tradition orale », sous des auspices historiques radicalement différents, relève d’une vision historiographique réductrice. C’est oublier facilement que si exception historique et esthétique il y a pour cette musique, elle provient justement de l’incroyable capacité des musiciens américains à se considérer et à se présenter comme des créateurs à part entière, dans une posture d’engagement profond contre une société qui ne leur donnait aucun crédit et aucune reconnaissance artistique et, bien pire, raciale. C’est oublier également l’histoire collective de la construction de l’identité jazzistique, de la fierté d’être noir, juif, émigré, américain, et créateur, de participer consciemment à l’aventure esthétique humaine. Cet engagement accompagne l’histoire de la musique américaine depuis le début jusqu’à actuellement l’A.A.C.M. et M-Base, voire même la démarche d’un Wynton Marsalis lorsqu’il conceptualise institutionnellement la défense d’un répertoire que d’aucun dénoncent comme rétrograde. Il nous faut pareillement, quelles que soient nos envies stylistiques, réinvestir la sphère publique et culturelle en créant les nouvelles dynamiques de notre réinsertion esthétique, sociale et politique. Et cela passe évidemment par la création et la défense du projet.

Après tout, ce qui me gêne le plus dans les propos de Laurent Cugny, ce n’est pas la dénonciation juste et intelligente d’un déséquilibre entre l’état d’esprit général des musiciens français et les demandes souvent arbitraires des diffuseurs et institutions. C’est surtout la manière dont ses propos, en pointant du doigt la responsabilité des diffuseurs et des institutions plutôt que celle des musiciens, conforte malgré tout l’inertie et la frilosité intellectuelle du monde du jazz français. Un exemple illustre éloquemment cette situation. Depuis la parution de l’article de Laurent Cugny en décembre 2003 qui invitait les lecteurs et les acteurs de la vie musicale au débat, aucune contribution n’est venue contredire ou soutenir la position de notre estimé chef-d’orchestre et essayiste, aucune pierre à l’édifice de la pensée jazzistique. Le même genre de débat aux « cahiers du cinéma », « à Télérama » ou aux « Inrockuptibles » aurait immédiatement suscité une discussion, sans doute oiseuse, de mauvaise foi mais passionnante et vivante (il faut se souvenir du combat d’idées qui a opposé Patrice Leconte et Bertrand Tavernier contre les critiques de cinéma). Ici, rien de tel évidemment.
Ce constat est d’autant plus désespérant lorsque l’on connaît le véritable engagement intellectuel des grands musiciens de Jazz à travers l’histoire. C’est le sujet de mon projet de recherche et de création pour la Villa Médicis Hors les murs sur le spirituel dans le jazz. Cette recherche me permet d’affirmer qu’effectivement John Coltrane comme bien d’autres avait bel et bien un projet. Et quel projet !


1 Message

  • Manifeste pour le projet 24 janvier 2011 21:20, par antonin Hoang

    Le sociologue Luc Boltanski a analysé ce qui planifiait le capitalisme des années 60, c’est à dire les livres sur le management, et a remarqué que le terme qui revenait le plus souvent était "Hiérarchie". En répétant ce comptage dans les livres de management des années 2000, il a pu voir que le mot "hiérarchie" avait quasiment disparu, et que le mot le plus fréquent était maintenant "projet".
    Ce mot est issu du monde de l’entreprise et a été introduit pour lui donner un semblant de neuf et dynamiser l’investissement des employés dans le travail. Mais il a largement dépassé ce cadre pour contaminer d’autres domaines, dont l’art et la culture. Cette expression est un fourre-tout pour tout ce qui tourne autour de l’acte de faire, de créer, c’est à dire l’acte fondamental de l’art, c’est un habit que l’on met pour cacher l’angoisse du vide, du "que fais-je et pourquoi" ? Cette simplification des problématiques de l’art montre très vite ses limites.
    Déjà, son emploi est très souvent incorrect : projet = jeter vers l’avant c’est-à-dire annoncer quelque chose qui arrivera dans le futur. Cela implique qu’un projet s’exprime dans le temps du futur,donc dès que son contenu existe dans le présent, le projet n’a plus raison d’être. Parler d’un projet au présent et au passé implique alors une irrésolution. Irrésolution qui peut se comprendre dans le cadre de la vie d’un artiste, la quête de perfection permet d’avancer toujours, mais pas dans la réalisation d’une œuvre qui, elle, nécessite d’être plus ou moins achevée. Nommer par exemple un disque "projet" ou "project" peut vouloir dire qu’il est resté à l’état d’ébauche ou d’essais ! Dans votre manifeste sur le projet, où je vous suis sur la plupart des arguments, il n’y a rien de précisé sur ce vous entendez exactement dans le terme de projet, qui ne se comprend que comme la réponse à la demande des instances culturelles calquant son vocabulaire sur celui de l’entreprise et du management. Ce terme, s’il prend un nouveau sens pour vous qui y tenez absolument, doit être éclairci, sinon il n’est guère plus qu’un concept publicitaire.
    Mes excuses pour cette réaction écrite à la va-vite mais qui me tient à cœur.

    Bien à vous

    Antonin Hoang

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